Médias et démocratie

 Médias et démocratie

Bien que j’imagine que les travaux du Groupe de travail sur le journalisme et l’avenir de l’information au Québec soient bien avancés, j’aimerais apporter ma modeste contribution à la réflexion en cours.

J’ai l’occasion, grâce à mon travail, d’observer chaque jour l’évolution des médias et de constater la rapidité avec laquelle de nouvelles initiatives sont mises sur pied dans l’univers médiatique américain et canadien. Force est d’admettre que les initiatives québécoises sont souvent timides, voire inexistantes,  alors qu’un très grand chantier et une évolution radicale des pratiques s’installent un peu partout sur la planète, en particulier aux États-Unis.

Les recherches, rencontres et conférences des quatre dernières années ont été particulièrement fructueuses et les recommandations qui suivront sont étayées par trois documents qui servent d'assises à mon propre cheminement face aux transformations en cours.

- Informing communities - Sustaining Democracy in the Digital Age (The Report of The Knight Commission on the information needs of communities in a Democracy)

- Media and Democracy - A Report of the 2008 Aspen Institute - Forum on Communications and Society

- A New Model for News - Studying the Deep Structure of Young-Adult News Consumption - A Research Report from The Associated Press and the Context-Based Research Group

La lecture de ces trois documents est à mon avis incontournable pour quiconque s’intéresse à l’avenir des médias, à leur état actuel et surtout à leur rôle dans une démocratie.



Le rôle traditionnel des médias : divertir ou informer?

Je m’intéressai ici à ce que l’écrivain et journaliste Arthur Charity nomme «public journalism», ou «journalisme citoyen». Dans son livre Doing public journalism (1995), Charity définit le journalisme citoyen comme étant :  

“ What would make it as easy as possible for citizens to make intelligent decisions about public affairs, and to get them carried out.”


«Un journalisme qui contribue à la capacité des citoyens de faire des choix éclairés dans le domaine des affaires publiques et qui permet leur mise en place.»


Ainsi, nous ne parlons pas de journalisme fait par le citoyen. Nous évacuons aussi dès lors tout journalisme qui vise le divertissement, soit sciemment, ou indirectement, par une volonté première de maximisation de l’audimat et du profit.

Le média qui tend à être plus près du divertissement que du relayeur d’informations opérationalisable pour le citoyen devrait-il obtenir les droits relatifs aux principes de liberté de presse et de liberté d’expression octroyée à l’origine pour un type de presse visant à éclairer le citoyen? La question demeure en suspend, mais il existe toutefois des manières d’augmenter l’imputabilité des médias et des gouvernements.

Comme nous le verrons, les solutions passent à la fois par des initiatives de type médiatiques, mais aussi par le développement d’une foule d’avancement technologique et d’initiatives gouvernementales qui pourraient accélérer la mise en place de meilleurs vecteurs d’informations pour les citoyens.


État des lieux

Inutile de revenir sur ces dizaines d’articles qui expliquent la transformation en cours :
- Fragmentation des auditoires pour un temps de loisir et un temps consacré à l’information qui lui, n’augmente pas.
- Fragmentation des revenues publicitaires (dû à Internet et aux canaux télévisés spécialisés)
- Changement radical de paradigme: une plus grande communication entre les individus, facilitée par des moyens techniques (réseaux sociaux, wiki, mobile).
- Et finalement, des médias qui offrent de moins en moins de diversité de sujets, de points de vues et de valeur ajoutée.

“One cannot expect newspaper readers to pay for page after page of stories from news agencies that were available online yesterday and are in a thousand other papers today. Providing a food section that pales by comparison to the content of food magazines or television cooking shows is not likely to create much value for readers. (Extrait de Why journalists deserve low pay, publié dans le Christian Science Monitor).

Ainsi, on peut se demander pourquoi les journaux présentent encore des horaires de cinéma ou de télévision, beaucoup mieux présentés en ligne? Pourquoi continuent-ils à dédié des pages à des colonnes de chiffres de cotes de la bourse? Quel citoyen actif en bourse base ses décisions sur les cours de la veille, alors qu’ils sont accessibles en temps réel, en ligne? Les petites annonces sont aussi beaucoup plus efficaces en ligne. Et les nouvelles du soir? Les fameux rendez-vous télévisés de 18h et de 22h? Arrivent-ils à créer une valeur ajoutée pour le citoyen informé qui consulte ses nouvelles en ligne trois fois par jour? La disparation de plusieurs journalistes spécialisés (beat), particulièrement dans le domaine culturel contribuent-t-ils, pour des impératifs économiques, à appauvrir la valeur ajoutée des médias?

En ligne, comme dans tous les médias, les affectateurs et directeurs de salles doivent se poser de grandes questions sur leurs places dans une écologie, un écosystème médiatique qui inclut un usage quotidien d’Internet par le lecteur et le téléspectateur.



La suite : les nouveaux joueurs absents au Québec

Alors que plus de 30% des journalistes traditionnels ont perdu leur emplois aux États-Unis dans les six dernières années, plusieurs sites Internet ont toutefois voulu renouveler le lien entre le citoyen, le politique et le média.

Qu’on pense au Huffington Post, à Politico, Salon.com, Spot.us ou encore au Canada, à The Tyee, et à Rue89 en France. Ils ont tous comme similarité d’avoir été fondés par d’ancien journaliste de métier, qui avaient fait leur preuve, mais qui voulaient pouvoir faire les choses autrement. Au Québec, pour l’instant, il ne semble rien exister d’aussi structuré, sous-tendu par un intérêt marqué pour la chose politique.

La valeur ajoutée du média

Dans son étude
New Model for News - Studying the Deep Structure of Young-Adult News Consumption, l’Associated Press a réalisé un travail anthropologique colossal concernant la consommation médiatique dans le monde. Elle conclut que l’information d’aujourd’hui est constituée d’une surabondance de faits (Facts) et d’opinions, et d’un manque à gagner significatif, souligné par les lecteurs, pour les mises-jours - le suivi d’une nouvelle (updates), le contexte (Back Story) et la ou les suites potentielles de la nouvelle (Future stories/Spin-offs).

Bref, dans son quotidien, le citoyen demeure largement sur sa faim et ne comprend pas grand-chose à ce qui se passe malgré les quantités d’heure investie, soi-disant en ce sens, par les médias, et par lui-même en tant que consommateur de nouvelles.


Journalisme citoyen VS journalisme pour le citoyen : le citoyen est-il un journaliste?

L’inclusion du citoyen dans le dialogue, la prise en compte de ses besoins en information, avec une plus grande précision et une flexibilité accrue, pourrait aider les médias d’aujourd’hui à s’adapter à une nouvelle réalité et à mieux répondre aux besoins des citoyens en matière d’information.

De plus, des citoyens dont l’activité quotidienne n’est pas la collecte d’informations peuvent grandement contribuer au discours ambiant et pourront offrir une contribution exceptionnelle dans des moments de crises (Iran, Haïti, 9\11). Mais les citoyens ne peuvent faire contrepoids à l’État ou créer une ou des sources d’information fiables, pertinentes et récurrentes sur les affaires de l’État.

Peu importe leur mode de financement, il apparaît important que des groupes de travailleurs dont le métier est de mettre en contexte les événements du quotidien continuent d’exister. Comme nous le voyons avec certains organes de presse, le modèle actuel connaît de nombreuses failles.

Les faiblesses du système actuel : la marchandisation, un moteur de l’information spectacle

On pouvait lire dans la lettre d’information de la FPJQ en avril 2008 :
États-Unis : les journalistes surtout préoccupés par le succès de leurs médias
«La quasi-totalité (91%) des 1 231 journalistes sondés dans des médias américains considèrent que l’aspect le plus important de leur travail est de «contribuer au succès de leur journal en créant un contenu attirant pour son public», une perspective d’affaires qui semble traduire un glissement des valeurs journalistiques traditionnelles. En effet, «éduquer et informer le public», «sortir la nouvelle» et «faire part des événements quand ils arrivent» jouissent d’une moins grande priorité.»

Cette étude va dans le même sens que les thèses d’André Pratte (Les oiseaux de malheur, 2000) sur le passage de l’information citoyenne à l’information marchande et de Timothy Cook (Governing with news, 2005), sur le paradoxe qui existe entre les droits octroyés aux médias dans les démocraties contemporaines et leur imputabilité pratiquement nulle envers le citoyen.

Selon Influence communication, seulement 30% de toute la couverture politique porte sur les programmes des parties politique. Ce qui laisse 70% de la couverture consacrée aux chicanes, engueulades, bourdes vestimentaires et autres anecdotes au service du spectacle et du “Prime Time”. On peut affirmer sans se tromper qu’il existe un certain déficit démocratique dans la manière de faire actuelle.


Il est possible d’épiloguer longuement, voire éternellement sur les choix éditoriaux qui sont faits quotidiennement dans les salles de nouvelles, sur l’abondance de chroniqueurs et d’éditorialistes, sur la place de l’opinion en information, sur l’information spectacle et surtout sur la surabondance d’information, d’information contradictoire et de la duplication de l’information sur différentes tribunes.

Nous l’avons d’ailleurs fait collectivement, par le biais de certains médias et nous n’en sommes pas plus avancé. L’étude
New models for News offre cependant quelques réponses et l’étude de la Knight foundation aussi.


Quelques recommandations en provenance du Sud :

Voici donc quelques recommandations mises de l’avant par les travaux de la Knight Foundation, publiés cette année, et dont voici les lignes directrices :
- Maximiser l’accessibilité d’informations crédibles et pertinentes aux communautés
- Renforcer la capacité des individus à accéder et gérer l’information (to engage information)
- Promouvoir l’engagement des individus avec la vie publique, politique et communautaire
- Améliorer l’étendue des initiatives de médias locaux afin qu’ils reflètent la réalité des communautés qu’ils représentent.

Les citoyens ont besoin d’information à la fois civique et personnel (emploi, maison, taxes, sécurité, éducation, transport, loisirs, divertissement, nourriture, magasinage, enfance, santé, nouvelles locales, etc.). Sur le plan politique, les communautés ont besoin d’établir un système d’imputabilité publique. Les instances publiques sont imputables aux électeurs. Les électeurs on besoin d’information et d’analyse afin d’évaluer correctement le travail des politiciens et de la fonction publique. Les médias remplissement de moins en moins cette fonction.

Pour y arriver, le rapport de la Fondation recommande entre autres :
- D’établir des barèmes spécifiques et mesurables de l’information afin de juger de leur impact sur l’amélioration d’enjeux sociaux spécifiques;

- Que toutes les instances gouvernementales travaillent à rendre publiques les données de nature publique afin qu’elles soient accessibles à tous sur Internet, dans le respect de la vie privée des individuels.

“ Require government at all levels to operate transparently, facilitate easy and low-cost access to public records, and make civic and social data available in standardized formats that support the productive public use if such data. “


Pour créer un meilleur accès gratuit et informatisé aux donnés bruts gouvernementaux, on suggère la création d’un "Geek Corps" sur le modèle de la Peace Corps américaine, ou des jeunes de 18-30 ans seraient embauchés pour aller dans les différentes instances gouvernementales (municipales, provinciales, fédérales) avec la mission d’améliorer le lien avec le citoyen et le politique par le partage de l’information. Il y a ainsi création d’un échange intergénérationnel important, tant sur le plan de l’éducation civique que technique.

Multiplier les sources : le média change de visage
- Mettre en place des incitatifs fiscaux (crédits d’impôt, exemptions de taxes) pour les organismes qui font du journalisme d’enquête ou pour les OBNL dont c’est la vocation.
- Augmenter  et favoriser le rôle journalistique et communicationnel des instititutions universitaires et des OBNL.
- Assurer la mise en place d’alphabétisation médiatique (Media literacy) dans les écoles primaires et secondaires.

L’accessibilité de l’information n’est plus une question de volume, ni l'apanage des sources traditionnelles. L’étude de la Knight Foundation recommande de considérer également différents joueurs de l’information citoyenne qui doivent aussi être soutenus et encouragés.

- Les bibliothèques publiques et les institutions universitaires devraient être encouragées par les politiques publiques à multiplier les programmes d’éducations populaires (“outreach program”), peu importe les moyens technique pour le faire (journaux en ligne, vidéos en ligne, conférences, cours, etc.)

Les OBNL de tout acabit deviennent aussi des joueurs importants dans l’écosystème médiatique. Tout d’abord, par leur capacité à mettre en exergue certaines informations importantes pour le citoyen et par la possibilité de créer des nouveaux organismes voués au journalisme citoyen.

Aux États-Unis on peut donner en exemple la Knight Fondation et le Project for Excellence in Journalism. Aussi, les grands réseaux comme PBS, NPR et Propublica sont d’autres joueurs qui gagnent en importance dans le contexte médiatique actuel.

Il faut aussi penser à des organismes comme le WWF, Greenpeace, Human Right Watch, et bien d’autres organismes, qui deviennent aussi des sources d’information pour le citoyen.

Ainsi, les médias se transforment, selon les panelistes de l’étude. Les médias traditionnels s’éloignent du rôle de rapporteur de l’information et se font d’avantage connecteur et aggrégateurs, pointant, sélectionnant, soulignant et transformant l'information pour la rendre digeste.

Il existe plus d'une dizaine de recommandations bien explicitées dans le document de la Knight Foundation. Pour d’autres recommandations ou pour approfondir celles mentionnées ci-haut, je vous invite fortement à lire
Informing communities - Sustaining Democracy in the Digital Age.   

Au-delà des discours
Depuis plusieurs années, je jongle avec l’idée de démarrer un équivalent québécois de la Knight Foundation. Il a un manque à gagner important au Québec et un certain cynisme face aux médias québécois. Comme nous n’avons pas au Québec d’Arianna Huffington, de Tyler Brulé, de David Beers ou de Paul Steiger, il faut bien commencer quelque part.

Cette première étape, la création d'une Fondation médias et démocratie, viserait un financement récurrent, durable et flexible d’iniatives visant à informer le citoyen et permettrait de faire la promotion des besoins du citoyen en matière d’information. Quelle en sera la forme?

Est-ce que les premières initiatives d’une telle fondation devraient être la création d’équivalent québécois de :

- Propublica
- d’une Geek Corps for local democracy (les Geeks pour la démocratie locale)
- d’un site de mise en forme graphique de l’information citoyenne comme le site Information is beautiful
- de Politico.com
- de facilité la création et la mise en place de plateformes informatiques pour le citoyen et l’information locale comme Ushahidi :: Crowdsourcing Crisis Information (FOSS), Local wiki, City Seed ou autres projets citoyens émergents soulignés et financés par le Knight News Challenge (http://www.newschallenge.org/)
- Par l’organisation de conférences TED au Québec
- par la création de bourses pour le journalisme d’enquête et le journalisme citoyen  
- par la traduction en français de documents tel que ceux auxquels fait référence ce papier ou encore des documents rédigés par le Centre canadien des politiques alternatives?
tout autre idée qui émergera dans les prochaines années et autres plateformes (mobile entre autres) de collobarations citoyennes et médiatiques.

En conclusion : une ère d’engagement
Un passage du rapport Knight m’a particulièrement interpellé, car si rien ne change, une tendance lourde pourrait s’accentuer dans nos démocraties.

“Instead of cooperation, there is indifference. Instead of knowledge, there is ignorance, misunderstanding, and higer levels of social conflict. People do not contribute to the larger community because they do not feel part of it.”

En lieu et place de la coopération, on trouve l’indifférence. Là où devrait se trouver le savoir, il y a l’ignorance, l’incompréhension et l’augmentation des conflits sociaux. Les citoyens ne veulent plus contribuer à la communauté, par qu’ils croient qu’ils n’en font plus partie.

Avec des taux de participations très bas, particulièrement aux élections municipales, il y a beaucoup à faire.

C’est une invitation sérieuse à l’action. Mais, évidemment, c’est une aventure qui ne peut être réalisée seul.

Si vous êtes intéressé à participer et à réfléchir à la création de la Fondation médias et démocratie, vous pouvez me contacter à mon adresse couriel : philippe.santerre@gmail.com

Citoyennement vôtre

Philippe Santerre

 

Re: Médias et démocratie

Les documents cités dans le texte de M. Santerre sont maintenant disponibles en cliquant sur l'onglet «documentation» dans le menu de gauche. Merci encore pour cette contribution.