Compte rendu de la première rencontre sur les nouveaux médias et l'information
Le nouveau contexte technologique de la pratique du journalisme provoque des questionnements spécifiques en créant des rapports nouveaux entre les journalistes et leur auditoire, entre les médias et leurs clients annonceurs et dans le rapport même du citoyen à l’information. Lors de notre rencontre, différents aspects de la situation ont été identifiés...
Parmi eux, soulignons :
• Les impacts des réseaux sociaux et d’autres sources d’information quasi instantanée sur la fonction de diffuser « les dernières nouvelles » (les breaking news) dévolue jusqu’ici aux médias dits traditionnels;
• Les responsabilités des entreprises de presse sur l’information en ligne ;
• Les conséquences des interventions anonymes sur les sites d’information et les relations nouvelles avec les lecteurs, les auditeurs et les téléspectateurs par le biais des commentaires et des forums;
• Les effets de ce contexte sur le modèle économique des médias généralistes et les tentatives de financement d’expériences virtuelles d’information.
1. Éléments du contexte général et changements pour le journalisme
Les médias connaissent une période mouvementée marquée par l’intégration multimédia et la consolidation des pratiques en multiplateforme. «Cette situation nous force à nous réinventer », ont indiqué des participants à la rencontre. Ces transformations touchent à la fois le travail quotidien du journaliste, mais aussi le journalisme et les médias d’information eux-mêmes.
Pour les journalistes, les changements principaux concernent évidemment le multitâche et les pratiques en multiplateforme. Ces changements seraient toutefois plus importants et plus «en profondeur» que ces évidentes transformations, ne serait-ce qu’au plan éthique et au besoin éventuel de renforcer les pratiques déontologiques, le Web fournissant beaucoup d’informations non validées. Il s’agit en réalité de déterminer s’il y a lieu de définir un journalisme en ligne, ce que certains appellent le journalisme de liens et la production de dossiers journalistiques à valeur ajoutée, mais aussi bâtis pour le Web. Plusieurs participants ont mentionné le webdocumentaire Voyage au bout du charbon comme un exemple de ce journalisme adapté aux technologies numériques. http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/visuel/2008/11/17/voyage-au-bout-du-charbon_1118477_3216.html
Certains ont mentionné l’innovation et la nouveauté de l’arrivée du MoJo (journalistes mobiles), alors que d’autres étaient plus sceptiques sur la contribution réelle des MoJo à la qualité de l’information.
Pour les médias d’information eux-mêmes, les réseaux sociaux et les technologies contribuent à une véritable révolution, notamment en augmentant l’intercomplémentarité des médias. On peut être de moins en moins en contact direct avec les grands médias tout en estimant être bien informé. Le Net servirait davantage à «qualifier» l’information et à la diffuser (la viralité). «Les réseaux Web servent de filtre : on me conseille, on me réfère, on m’envoie les nouvelles importantes et sur des sujets qui m’intéressent», a expliqué une participante.
Cette «révolution» se déploie aussi dans le mode d’opération traditionnel des médias:
• Dans la relation au temps. Le nouveau rapport au temps (le principe «fondateur» de la nouvelle) force à se repositionner par rapport au temps de la nouvelle. Des études démontrent la rapidité de la diffusion d’une nouvelle grâce au Web et aux autres technologies de communication. Les médias papier, notamment, ne peuvent rivaliser avec cette rapidité.
• Dans la relation à la gratuité. Faut-il envisager de réapprendre à payer pour l’information? Certains sites français, notamment ou encore Le Devoir (pour une bonne proportion de chaque édition quotidienne) ont fait ce choix et les lecteurs semblent bien disposés à défrayer des coûts d’abonnement. Il faudrait peut-être envisager de faire payer les internautes, même minimalement, à la fois pour valoriser les contenus et pour améliorer le produit pour les lecteurs.
• La position de l’utilisateur. Il devient au centre et force à redéfinir les métiers de l’information dans leur fond comme dans leur forme. Les journalistes professionnels ne seraient cependant pas «en danger», selon plusieurs. Les récents coups d’éclat du journalisme d’enquête québécois en sont une preuve. Malgré tout, les journalistes et les médias qui les emploient doivent tenir compte de plus en plus de cet utilisateur qui veut s’exprimer et qui peut disposer d’un très grand nombre de sources d’information.
Pour d’autres, les technologies peuvent représenter une planche de salut pour l’information locale et régionale. Dans certains cas, elles permettent de nouveaux projets d’information à des coûts moindres. Dans le cas des hebdos, par exemple, elles ouvrent de nouvelles possibilités de couverture quotidienne et d’un rapport plus intense avec la communauté et le lectorat. On souligne toutefois certains enjeux spécifiques sur les différences entre les régions : besoins en alphabétisation, différences d’accès à la Haute Vitesse, voire tout simplement dans l’accès à Internet.
À la question sur la disparition des médias sur support papier, plusieurs participants ont tenu à souligner qu’ils ne croient pas à la disparition des médias dits traditionnels, ni à la disparition de la presse papier.
3. Les enjeux économiques au cœur du futur des expériences Web d’information
Très tôt dans la discussion, les enjeux économiques ont émergé avec une question centrale : comment assurer la viabilité financière des médias Internet ou encore des médias dits traditionnels qui ont des plateformes Web pour diffuser le contenu de leur média, mais aussi pour produire des informations spécifiques pour leur site Internet?
Des expériences très différentes ont été présentées ou évoquées : d’un modèle d’information hyperlocale qui ne compte pas de revenus et s’appuie principalement sur le bénévolat des artisans aux sites agrégateurs de contenu qui génèrent des profits en basant leur modèle d’affaires sur la reproduction de nouvelles sans avoir à investir dans la collecte primaire de l’information.
Des participants ont dit craindre la constitution de deux classes de médias, d’un côté les médias « riches » et les médias « pauvres » qui n’auront pas les ressources nécessaires pour se développer sur les nouvelles plateformes.
En matière de financement, différentes expériences se développent ici comme ailleurs, dont le microfinancement (financement direct) de projets de reportage et de documentaire spécifiques. Cette avenue soulève toutefois quelques questions sur la garantie d’une liberté éditoriale nécessaire à la pratique du journalisme.
4. Des rapports nouveaux et exigeants avec l’auditoire et le lectorat
Avec le développement des technologies, les rapports avec les lecteurs et les auditeurs se sont complexifiés. Les médias et les journalistes sont confrontés à deux types principaux de demandes de leur auditoire :
• Des nouvelles courtes rapides et régulières ou encore des contenus plus étoffés, des analyses plus fouillées et un format de présentation multimédia. On note que ces deux exigences sont parfois difficiles à concilier.
• Une augmentation de l’espace pour les commentaires et les réactions (dans des délais les plus courts possible)
D’autre part, cette situation force à réfléchir tant à la réalité d’un modèle basé sur une participation citoyenne et aux enjeux liés à l’anonymat de ces commentateurs. Le Web promet des espaces de liberté, « j’ai le droit de m’exprimer.». La pire des politiques serait de ne rien faire. « Les gens vous parlent, répondez! » a lancé un des participants.
Plusieurs participants ont toutefois souligné combien la modération des forums et des commentaires exige beaucoup de temps. Une question : est-ce le travail des journalistes d’animer les communautés internautes? N’y aurait-il pas lieu de réfléchir à un rôle spécial d’animateur de communauté (à qui on pourrait donne une prime, comme un abonnement)? Ici, pour des participants, se pose l’enjeu de la responsabilité éditoriale des médias sur le contenu de leur site Web, incluant les commentaires et les forums. Certains ont soutenu qu’un média n’est pas un forum démocratique et que certains sujets ne se prêtent pas aux commentaires. On se questionne toutefois sur le caractère réellement privé du site, rappelant les accusations de censure sont régulièrement envoyées par des internautes dont le commentaire n’est pas publié pour différentes raisons.
Plusieurs avenues sont discutées :
• Est-ce qu’on peut revenir en arrière et diminuer l’espace interactif du média? Ce serait difficile selon certains, on revient à la promesse participative du Web 2.0.
• Peut-on envisager de faire payer, même un tarif symbolique, pour la participation aux forums et la possibilité de commenter? On ajoute que ce paiement, notamment par carte de crédit permettrait du même coup l’identification de l’internaute.
• On souligne que le commentaire des internautes est souvent appelé dans l’ergonomie même des sites. Il faut donc revoir cette ergonomie, si on veut moins de commentaires. À ce titre, l’exemple du site www.rue89.com qui dispose de freins à l’entrée pour les commentaires peut être utile. Cette pratique pourrait contribuer à augmenter la valeur du commentaire.
Dans un autre ordre d’idées, des participants ont expliqué que l’ouverture aux commentaires vise à favoriser un sentiment d’appartenance à un média, mais aussi à valoriser l’achalandage et augmenter les revenus publicitaires. Il faut faire une évaluation « coûts et bénéfices » entre les frais de gestion et les revenus publicitaires. Une solution envisagée : la connexion à Facebook, « mais à ce moment-là, on n’est plus propriétaire de la relation avec l’internaute ».
4. Quelques pistes de réflexion pour la suite
• Il faut redéfinir l’offre d’information : « Ce qui ne fonctionne pas, c’est la multiplication d’un contenu identique sur plusieurs plateformes » et réfléchir sur la « rencontre » avec un auditoire?
• Consolider le modèle économique du média en ligne. Des modèles sont à créer : sur le principe de la relation/attachement à l’hyperlocal ou encore faire financer le reportage à venir par les lecteurs ou internautes. Développer des modèles d’affaires axés sur le participatif?
• Recommander la mise sur pied d’un laboratoire ou d’un observatoire québécois sur la recherche et le développement des pratiques et des projets d’information sur le Web et les autres technologies de communication ?
• Proposer le financement de l’innovation et les projets d’information spécifiquement destinés aux nouvelles plateformes technologiques ?
• Poursuivre et développer la formation en journalisme multiplateforme?
• Envisager des possibilités de redevances entre les diffuseurs (ceux qui gèrent le « tuyau ») et les producteurs (ceux qui collectent, vérifient et diffusent les nouvelles) d’information sur le Web ?
Avant la prochaine rencontre ...
Deux recherches seront menées avant la prochaine rencontre de la table de discussion sur le nouveau contexte technologique et un tableau synthèse d’expériences de journalisme en ligne et leurs modèles d’affaires sera envoyé aux membres de la table de discussion sur le nouveau contexte technologique.
1. Une enquête constituée d’entrevues avec des stratèges de placement publicitaire pour connaître leurs choix et leurs raisons de choix de placement dans les médias dits traditionnels et en ligne.
2. Une recherche sur ce que les nouveaux médias ont changé aux pratiques professionnelles des journalistes ainsi que leurs usages professionnels des réseaux sociaux. Cette étude sera produite à l'aide d'une vingtaine d'interviews réalisées avec des journalistes de tous les horizons (radio, TV, web, quotidiens, hebdos) et de différentes régions.
La prochaine rencontre de la table sur le nouveau contexte technologique se tiendra au début de l’automne 2010. La date sera confirmée en août prochain.
Liste des membres de la table de discussion sur le nouveau contexte technologique
• Paul Cauchon, pupitreur du site Web et chroniqueur médias Le Devoir
• Pierre Champoux, directeur de l’information à Radio-Canada (Internet)
• Carl Charest, directeur général de Branchez-Vous!
• Matthieu Dugal, chroniqueur à Radio-Canada, journaliste-pigiste et animateur de Tout le monde s’en fout à Vox Québec et CHYZ 94,3 FM
• Michel Dumais, journaliste et expert nouvelles technologies, rédacteur en chef de Projet J
• Cécile Gladel, journaliste indépendante, co-fondatrice de ruemasson.com et blogueuse (La Planète écolo)
• Catherine Lejeune, directrice des programmes culture et société à Télé-Québec
• Jean-Pierre Lemieux, webmestre de L’Oie Blanche (hebdo régional – Montmagny)
• Véronique Marino, directrice du programme Médias interactif de l’INIS
• Yann Pineau, adjoint au directeur de l’information du quotidien La Presse, production et nouvelles initiatives
• Christine Renaud, productrice/chargée de projet de Parole citoyenne (INM)
• Janic Tremblay, journaliste à la radio de Radio-Canada
• Bruno Guglielminetti, chroniqueur techno Le Devoir, réalisateur Christiane Charrette à Radio-Canada — ABSENT DE LA PREMIÈRE RENCONTRE
• Patrick White, chef des nouvelles Journal de Québec et blogueur (Patwhite.com) — ABSENT DE LA PREMIÈRE RENCONTRE

